Joie et sérénité

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Négation de la Volonté

« Ce qui est généralement admis comme positif, ce que l’on appelle l’être, ce dont la négation est exprimée par le concept du néant dans son acception la plus générale, c’est justement le monde de la représentation, celui que j’ai démontré être l’objectité et le miroir de la Volonté. Cette Volonté, ce monde, c’est nous-mêmes ; la représentation fait partie du monde, dont elle est une des faces : quant à la forme de cette représentation, c’est l’espace et le temps, c’est par suite tout ce qui existe au point de vue de l’espace et du temps, en quelque lieu et en quelque instant que ce soit. Qui dit négation, suppression, conversion de la volonté, dit donc en même temps suppression et anéantissement du monde, qui est le miroir de la Volonté. Dès que nous ne la voyons plus dans ce miroir, nous nous demandons en vain ce qu’elle peut être devenue ; du moment qu’elle est soustraite aux relations d’espace et de temps, nous portons son deuil et nous la croyons abîmée dans le néant. Il suffirait, si cela nous était possible, de changer le point de vue pour renverser les signes ; et alors ce qui était tout à l’heure l’être nous ferait l’effet du néant, et réciproquement. Mais tant que nous serons le vouloir-vivre même, nous ne pouvons admettre et caractériser le néant actuel que comme négatif ; car, d’après la vieille maxime d’Empédocle, « le semblable ne peut être connu que du semblable », nous ne pouvons avoir aucune connaissance de ce néant ; c’est, du reste, d’après le même axiome que nous pouvons connaître tout ce que nous connaissons électivement, je veux dire le monde considéré comme représentation, autrement dit l’objectité de la Volonté. En effet, le monde c’est la Volonté qui se connaît elle-même. Si pourtant il fallait à tout prix donner une Idée positive telle quelle de ce que la philosophie ne peut exprimer que d’une manière négative, en l’appelant négation de la Volonté, il n’y aurait point d’autre moyen que de se reporter à ce qu’éprouvent ceux qui sont parvenus à une négation complète de la volonté, à ce que l’on appelle extase, ravissement, illumination, union avec Dieu, etc. ; mais, à proprement parler, on ne pourrait donner à cet état le nom de connaissance, car il ne comporte plus la forme d’objet et sujet ; et d’ailleurs il n’appartient qu’à l’expérience personnelle ; il est impossible d’en communiquer extérieurement l’Idée à autrui. »

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, Livre IV

Pauvreté essentielle

« Nous disons donc que l’homme doit être si pauvre qu’il ne soit, ni ne possède en lui aucun lieu où Dieu puisse opérer. Tant qu’il conserve une localisation quelle qu’elle soit, il garde une distinction. C’est pourquoi je prie Dieu d’être libre de Dieu car mon être essentiel est au-delà de Dieu en tant que Dieu des créatures.

Dans cette divinité où l’Être est au-delà de Dieu, et au-delà de la différenciation, là, j’étais moi-même, je me voulais moi-même, je me connaissais moi-même, pour créer l’homme que je suis. Ainsi je suis cause de moi-même selon mon essence, qui est éternelle, et non selon mon devenir qui est temporel. C’est pourquoi je suis non-né et par là je suis au-delà de la mort. Selon mon être non-né, j’ai été éternellement, je suis maintenant et demeurerai éternellement. Ce que je suis selon ma naissance mourra et s’anéantira de par son aspect temporel. Mais dans ma naissance éternelle, toutes les choses naissent et je suis cause de moi-même et de toute chose. Si je l’avais voulu, ni moi-même ni aucune chose ne serait, et si je n’étais pas, Dieu ne serait pas non plus. Que Dieu soit Dieu, je suis la cause ; si je n’étais pas, Dieu ne serait pas. Mais il n’est pas nécessaire de comprendre cela.

Un grand maître a dit que sa percée est plus noble que son émanation, et cela est vrai. Lorsque j’émanais de Dieu, toutes les choses dirent : Dieu est. Mais cela ne peut me combler car par là je me reconnaîtrais créature. Au contraire, dans la percée, je suis libéré de ma volonté propre, de celle de Dieu, et de toutes ses expressions, de Dieu même. Je suis au-delà de toutes les créatures et ne suis ni créature, ni Dieu. Je suis bien plus. Je suis ce que j’étais, ce que je demeurerai maintenant et à jamais. Là je suis pris d’une envolée qui me porte au-delà de tous les anges. Dans cette envolée, je reçois une telle richesse que Dieu ne peut me suffire selon tout ce qu’il est en tant que Dieu et avec toutes ses œuvres divines. En effet, l’évidence que je reçois dans cette percée, c’est que Dieu et moi sommes un. Là je suis ce que j’étais. Je ne crois ni ne décrois, étant la cause immuable qui fait se mouvoir toute chose. Alors Dieu ne trouve plus de place en l’homme. L’homme dans cette pauvreté retrouve ce qu’il a été éternellement et ce qu’il demeurera à jamais.

Ici Dieu et l’esprit sont un et c’est là la pauvreté la plus essentielle que l’on puisse contempler. Que celui qui ne comprend pas ce discours reste libre en son cœur, car aussi longtemps que l’homme n’est pas semblable à cette vérité, on ne peut pas la comprendre, car c’est une vérité immédiate et sans voile, jaillie directement du cœur de Dieu. Que Dieu nous vienne en aide pour la vivre éternellement. Amen. »

Maître Eckhart, Beati pauperes spiritu

Instant présent

« Mais les êtres humains se divisent entre « je suis ici et le monde est là », et pas seulement « là » mais « contre moi ». Je n’ai aucune expérience d’être un chien ou un chat et je ne sais pas ce qu’ils ressentent. Mais ce qu’on peut voir de leur comportement montre qu’ils sont tenaillés par la faim et les besoins physiques. Nous connaissons quelque chose de plus que les exigences impérieuses de la nature physique. Nous ne dormons pas. Nous faisons des rêves et nous tourmentons, ce qui faisait dire à un maître de la dynastie Tang : « Les gens ne mangent ni ne dorment. » Nous pensons au lendemain, nous pensons au passé, nous entretenons nos rêves et nous nous faisons du souci. Imagination, mémoire et projection dominent nos vies et provoquent de la souffrance. Je ne suis pas en train de suggérer que nous devrions vivre sans elles, comme un chien, mais avec toute notre histoire, nos souvenirs, avec toute nos prévisions eschatologiques, nous devons apprendre à vivre comme s’il n’y avait rien dans le passé et le futur. C’est vivre dans le monde spirituel et cela doit être expérimenté en passant par l’illumination. »

Daisetz Teitaro Suzuki, Derniers écrits au bord du vide

Détachement intérieur

« Un aspirant fait face invariablement à la question « Allons-nous continuer à mener cette vie domestique-ci, ou allons-nous laisser tomber ? » Que l’on continue ou que l’on parte ne compte en rien. Il n’y a aucun intérêt à porter une guirlande sacrée autour du cou et garder de la colère dans le coeur. Si l’on n’est pas attentif à son être intérieur, à quoi sert une robe de safran ? C’est vrai, les arbres, les tigres, les bêtes et les oiseaux ne mènent pas de vie domestique ; est-ce à dire qu’ils sont devenus des saints ? A quoi cela sert-il si nous ne sommes pas attentifs à notre soi ? Nous devrions être en alerte. La connaissance objective devrait démontrer qu’elle est fausse, illusoire. Toutes les affaires que nous menons dans le monde devraient prouver qu’elles sont fausses et ce qui a été pris pour faux devrait être expérimenté comme Vérité.

A quoi cela sert-il si nous ne sommes pas détachés intérieurement ? L’attitude doit changer. Savoir que tout ceci (l’existence mondaine manifestée en évolution) est faux est un acte de bravoure. On devrait être détaché, en soi. Une fois que l’on a appris comment ne pas être concerné ou comment renoncer, alors on aura l’expérience. Quelles que soient les circonstances ou l’état, on devrait être détaché. Vivez comme vous voulez, mais renoncez intérieurement. »

Siddharameshwar Maharaj

Corps

« Question : Comment ai-je été pourvu d’un corps physique ?

Maharshi : Vous parlez de « Je » et de « corps physique », comme étant deux éléments séparés entre lesquels existe une relation de dépendance. Vous n’êtes donc point votre corps physique puisque vous le distinguez de vous-même. Ce corps physique ne se pose pas une telle question puisqu’il est inerte. Quand vous dormez, vous n’êtes plus conscient de la présence d’un corps physique, mais vous n’en continuez pas moins d’être. Vous ne vous posez plus semblable problème, mais vous existez néanmoins. Qui donc soulève, en ce moment, ce genre de questions ? »

L’Enseignement de Ramana Maharshi

Diplômes

« Le monde est plein d’individus qui ont remporté les plus brillants succès dans des examens et qui sont des ignorants et des sots complets ; ne connaissant rien, incapables de rien juger par eux-mêmes, qui ont complètement oublié ce qu’ils ont su pendant quelques heures et qui n’ont pas appris un iota depuis qu’ils ont été livrés à eux-mêmes. L’instruction apprise ne prouve rien, ne rime à rien, est complètement inutile, pour ne pas dire malfaisante, et ne fera jamais d’un imbécile un homme intelligent, d’un cerveau obtus un cerveau actif, et d’un être sans compréhension un être capable de jugement personnel.

La seule instruction qui compte, et qui donne des fruits, c’est celle qu’on se donne soi-même car seule elle prouve chez un individu le désir de savoir et l’aptitude au savoir. Elle a de plus cet avantage qu’on s’instruit selon le sens de son esprit, en conformité avec lui, d’une manière appropriée à la nature de son être, à ses tendances et à ses goûts, ce qui ajoute encore à l’efficacité de cette instruction.

En réalité, l’enseignement pédagogique est fait pour les paresseux, pour les esprits sans curiosité, pour les individus qui resteraient complètement ignares si on ne leur apprenait pas quelque chose de force, pour ainsi dire. II n’y a que l’élite qui compte, et l’élite ne se constitue pas avec des diplômes. Elle tient à la nature même de certains individus, supérieurs aux autres de naissance, et qui développent cette supériorité par eux-mêmes, sans avoir besoin de l’aide d’aucuns pédagogues, gens, le plus souvent, fort bornés et fort nuisibles.

Si j’avais un fils, je me garderais bien d’en faire une bête à concours. Je lui ferais tout bonnement apprendre à lire et à écrire. Je lui dirais ensuite :

« Fais comme moi. Fuis les examens, les examinateurs, les concours et les diplômes. Si tu as de l’esprit, ils te l’abîmeront. Si tu en es privé, ils ne t’en donneront pas. Imite-moi. Sorti de l’école communale à quinze ans, j’ai appris tout seul, par moi-même, sans personne, sans règles, sans direction arbitraire, ce qui me plaisait, ce qui me séduisait, ce qui m’intéressait, ce qui correspondait à la nature de mon esprit (on n’apprend bien que ce qui plaît). Jamais je n’ai eu à faire un effort, à travailler par devoir, sous la peur d’un échec, ou par l’appât d’une récompense. Je ne l’aurais pas fait, cela m’aurait été impossible, je laissais ce qui m’ennuyait. Jamais rien de pénible. Toujours le plus voluptueux plaisir. Est-ce que je m’en trouve plus mal ? Je m’en trouve au contraire bien mieux ! Qui ne sait rien apprendre, découvrir et comprendre par soi-même ne sera jamais qu’un sot dans toute l’acception du terme.»

Ainsi je lui parlerais. S’il avait en lui le besoin de connaître, de savoir, la curiosité de découvrir et de comprendre, je serais tranquille sur son compte. Si, au contraire, c’était une petite bûche au cerveau fermé et qu’il soit destiné à devenir ce que sont la plupart des hommes, je l’en laisserais libre et ce ne serait pas grand dommage. J’aime mieux un âne qui est bien un âne qu’un âne qui fait la roue avec ses diplômes. »

Paul Léautaud, Passe-Temps

Un voyant aveugle

« Je suis convaincu que les enfants savent toujours plus de choses qu’ils ne savent en dire. Ce qui fait une belle différence entre eux et nous autres les adultes, qui, dans les meilleurs cas, ne savons pas plus qu’un centième de ce que nous disons.
Sans doute est-ce tout simplement que les enfants savent toutes choses par tout leur être, au lieu que nous les savons seulement par notre tête.
Si un enfant est guetté par la maladie ou par un malheur, il en est aussitôt prévenu : il s’arrête de jouer, il vient se réfugier auprès de sa mère. C’est ainsi qu’à l’âge de sept ans je sus que le destin préparait son coup.
Cela se passait aux vacances de Pâques de 1932 à Juvardeil, dans ce petit village d’Anjou qu’habitaient mes grands-parents maternels. Nous étions sur le point de repartir pour Paris. Déjà la carriole attendait devant la porte pour nous conduire à la gare. Car en ce temps-là, pour aller de Juvardeil à la gare du chemin de fer, Étriché-Châteauneuf, à sept kilomètres de là, on utilisait une carriole à cheval. Je n’ai connu la voiture automobile – la camionnette de l’épicier – que trois ou quatre ans plus tard. Donc la carriole attendait, riant de tous ses grelots, mais moi j’étais resté dans le jardin, à l’angle de la grange, seul, et je pleurais.
Il ne s’agit pas de larmes qu’on m’ait racontées plus tard. Il s’agit de larmes que je ressens encore aujourd’hui quand je pense à elles. Je pleurais, parce que c’était la dernière fois que je voyais le jardin.
La nouvelle venait de m’être apportée, je ne savais comment. Mais elle était certaine. Le soleil sur les allées, les deux grands buis, la tonnelle de vigne, les rangées de tomates et de concombres, les plants de haricots, tous ces objets qui peuplaient mes yeux étaient dans mes yeux pour la dernière fois. Et je le savais.
C’était bien plus qu’un chagrin d’enfant, et lorsque ma mère, m’ayant cherché, me trouva enfin, et me demanda ce que j’avais, je ne pus lui répondre que : « Je ne verrai plus le jardin. »
Trois semaines plus tard, c’était vrai.
Le 3 mai, dans la matinée, comme d’habitude, j’étais à l’école – l’école communale du quartier qu’habitaient à Paris mes parents, rue Cler.
Vers 10 heures, je m’étais levé comme tous mes camarades pour me précipiter vers la porte de la classe et la cour de récréation. Dans la bousculade de la sortie, un gamin plus âgé ou plus pressé que moi, accourant du fond de la classe, m’avait rejoint et heurté involontairement par-derrière. Je ne l’avais pas vu venir et, sous la surprise, je perdis l’équilibre. J’essayai de me rattraper vainement et je glissai. Enfin, je vins me fracasser contre l’un des angles aigus du bureau du maître.
Je portais en ce temps-là des lunettes à cause de cette myopie qu’on avait décelée chez moi – et des lunettes à verres incassables. C’est cette protection qui me perdit. En effet, les verres ne se cassèrent pas. Mais, sous la violence du choc, la branche de la lunette pénétra dans l’œil droit et, meurtrissant les chairs, l’arracha.
Je perdis naturellement connaissance. Pas longtemps toutefois. Car je revins à moi dès le préau de l’école où l’on venait de me transporter ; et la première idée qui me vint à l’esprit fut, je me le rappelle distinctement : « Mes yeux! Où sont mes yeux ? » Il est vrai que j’entendais autour de moi des voix effrayées, affolées, qui parlaient de mes yeux. Mais je n’avais pas besoin de ces voix, ni même de l’horrible douleur, pour savoir que je venais d’être touché là.
On me fit un bandage et, tandis que la fièvre ronflait par tout mon corps, je fus ramené à la maison.
Là tout s’efface pour plus de vingt-quatre heures. J’ai appris que l’ophtalmologiste – un admirable praticien – appelé aussitôt par ma famille à mon chevet déclara que l’œil droit était perdu et qu’il devrait être enlevé. On procéderait dès que possible à l’énucléation. Quant à l’œil gauche, sans doute était-il perdu lui aussi, car la violence du choc avait été telle qu’un phénomène d’ophtalmie sympathique s’était produit. De toute façon, la rétine de l’œil gauche se trouvait déchirée, déchiquetée.
En effet, le lendemain matin on m’opéra, avec succès. J’étais devenu aveugle définitivement.
Je bénis chaque jour le ciel de m’avoir rendu aveugle alors que j’étais un enfant, alors que je n’avais pas encore tout à fait huit ans. Mais comme il y a là toutes les apparences d’un défi, il va aussitôt falloir que je m’explique.
Je bénis le sort pour des raisons matérielles d’abord. Un petit homme de huit ans n’a pas encore d’habitudes. Il n’en a ni dans son esprit, ni dans son corps. Son corps est souple indéfiniment : prêt à faire tous les mouvements que la situation implique, et aucun autre, prêt à s’accorder avec la vie telle qu’elle est, à dire oui à la vie. Et de ce « oui » de grandes merveilles physiques vont résulter.
Je pense ici avec émotion à tous ces hommes que la cécité est venue frapper tandis qu’ils étaient adultes, à la suite d’accidents ou à l’occasion de la guerre. Ceux-là ont souvent un sort très dur, en tout cas plus difficile que n’a été le mien.
Toutefois, pour bénir le sort, j’ai d’autres raisons, et, celles-là, non matérielles. Les grandes personnes oublient toujours que les enfants ne protestent jamais contre les circonstances, à moins naturellement que les grandes personnes elles-mêmes soient assez folles pour leur apprendre à le faire. Pour un petit de huit ans, ce qui est « est », et c’est toujours le meilleur. Il ignore la rancune et la colère. Il peut avoir, c’est vrai, le sentiment de l’injustice, mais il ne l’a que si l’injustice lui vient des hommes. Les événements sont pour lui signes de Dieu.
Je sais ces choses toutes simples et que, du jour où je suis devenu aveugle, je n’ai jamais été malheureux.
Quant au courage, dont les adultes font un si grand mérite, il ne se présente pas à un enfant comme à nous. Pour un enfant, le courage est la chose la plus naturelle du monde, la chose à faire. Et à faire à chaque instant de la vie. Un enfant ne pense pas à l’avenir, ce qui le protège contre mille sottises et presque contre toutes les peurs. Il se fie au courant même des choses, et ce courant lui apporte à chaque instant le bonheur. »

Jacques Lusseyran, Et la lumière fut