Diplômes

« Le monde est plein d’individus qui ont remporté les plus brillants succès dans des examens et qui sont des ignorants et des sots complets ; ne connaissant rien, incapables de rien juger par eux-mêmes, qui ont complètement oublié ce qu’ils ont su pendant quelques heures et qui n’ont pas appris un iota depuis qu’ils ont été livrés à eux-mêmes. L’instruction apprise ne prouve rien, ne rime à rien, est complètement inutile, pour ne pas dire malfaisante, et ne fera jamais d’un imbécile un homme intelligent, d’un cerveau obtus un cerveau actif, et d’un être sans compréhension un être capable de jugement personnel.

La seule instruction qui compte, et qui donne des fruits, c’est celle qu’on se donne soi-même car seule elle prouve chez un individu le désir de savoir et l’aptitude au savoir. Elle a de plus cet avantage qu’on s’instruit selon le sens de son esprit, en conformité avec lui, d’une manière appropriée à la nature de son être, à ses tendances et à ses goûts, ce qui ajoute encore à l’efficacité de cette instruction.

En réalité, l’enseignement pédagogique est fait pour les paresseux, pour les esprits sans curiosité, pour les individus qui resteraient complètement ignares si on ne leur apprenait pas quelque chose de force, pour ainsi dire. II n’y a que l’élite qui compte, et l’élite ne se constitue pas avec des diplômes. Elle tient à la nature même de certains individus, supérieurs aux autres de naissance, et qui développent cette supériorité par eux-mêmes, sans avoir besoin de l’aide d’aucuns pédagogues, gens, le plus souvent, fort bornés et fort nuisibles.

Si j’avais un fils, je me garderais bien d’en faire une bête à concours. Je lui ferais tout bonnement apprendre à lire et à écrire. Je lui dirais ensuite :

« Fais comme moi. Fuis les examens, les examinateurs, les concours et les diplômes. Si tu as de l’esprit, ils te l’abîmeront. Si tu en es privé, ils ne t’en donneront pas. Imite-moi. Sorti de l’école communale à quinze ans, j’ai appris tout seul, par moi-même, sans personne, sans règles, sans direction arbitraire, ce qui me plaisait, ce qui me séduisait, ce qui m’intéressait, ce qui correspondait à la nature de mon esprit (on n’apprend bien que ce qui plaît). Jamais je n’ai eu à faire un effort, à travailler par devoir, sous la peur d’un échec, ou par l’appât d’une récompense. Je ne l’aurais pas fait, cela m’aurait été impossible, je laissais ce qui m’ennuyait. Jamais rien de pénible. Toujours le plus voluptueux plaisir. Est-ce que je m’en trouve plus mal ? Je m’en trouve au contraire bien mieux ! Qui ne sait rien apprendre, découvrir et comprendre par soi-même ne sera jamais qu’un sot dans toute l’acception du terme.»

Ainsi je lui parlerais. S’il avait en lui le besoin de connaître, de savoir, la curiosité de découvrir et de comprendre, je serais tranquille sur son compte. Si, au contraire, c’était une petite bûche au cerveau fermé et qu’il soit destiné à devenir ce que sont la plupart des hommes, je l’en laisserais libre et ce ne serait pas grand dommage. J’aime mieux un âne qui est bien un âne qu’un âne qui fait la roue avec ses diplômes. »

Paul Léautaud, Passe-Temps

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