Un voyant aveugle

« Je suis convaincu que les enfants savent toujours plus de choses qu’ils ne savent en dire. Ce qui fait une belle différence entre eux et nous autres les adultes, qui, dans les meilleurs cas, ne savons pas plus qu’un centième de ce que nous disons.
Sans doute est-ce tout simplement que les enfants savent toutes choses par tout leur être, au lieu que nous les savons seulement par notre tête.
Si un enfant est guetté par la maladie ou par un malheur, il en est aussitôt prévenu : il s’arrête de jouer, il vient se réfugier auprès de sa mère. C’est ainsi qu’à l’âge de sept ans je sus que le destin préparait son coup.
Cela se passait aux vacances de Pâques de 1932 à Juvardeil, dans ce petit village d’Anjou qu’habitaient mes grands-parents maternels. Nous étions sur le point de repartir pour Paris. Déjà la carriole attendait devant la porte pour nous conduire à la gare. Car en ce temps-là, pour aller de Juvardeil à la gare du chemin de fer, Étriché-Châteauneuf, à sept kilomètres de là, on utilisait une carriole à cheval. Je n’ai connu la voiture automobile – la camionnette de l’épicier – que trois ou quatre ans plus tard. Donc la carriole attendait, riant de tous ses grelots, mais moi j’étais resté dans le jardin, à l’angle de la grange, seul, et je pleurais.
Il ne s’agit pas de larmes qu’on m’ait racontées plus tard. Il s’agit de larmes que je ressens encore aujourd’hui quand je pense à elles. Je pleurais, parce que c’était la dernière fois que je voyais le jardin.
La nouvelle venait de m’être apportée, je ne savais comment. Mais elle était certaine. Le soleil sur les allées, les deux grands buis, la tonnelle de vigne, les rangées de tomates et de concombres, les plants de haricots, tous ces objets qui peuplaient mes yeux étaient dans mes yeux pour la dernière fois. Et je le savais.
C’était bien plus qu’un chagrin d’enfant, et lorsque ma mère, m’ayant cherché, me trouva enfin, et me demanda ce que j’avais, je ne pus lui répondre que : « Je ne verrai plus le jardin. »
Trois semaines plus tard, c’était vrai.
Le 3 mai, dans la matinée, comme d’habitude, j’étais à l’école – l’école communale du quartier qu’habitaient à Paris mes parents, rue Cler.
Vers 10 heures, je m’étais levé comme tous mes camarades pour me précipiter vers la porte de la classe et la cour de récréation. Dans la bousculade de la sortie, un gamin plus âgé ou plus pressé que moi, accourant du fond de la classe, m’avait rejoint et heurté involontairement par-derrière. Je ne l’avais pas vu venir et, sous la surprise, je perdis l’équilibre. J’essayai de me rattraper vainement et je glissai. Enfin, je vins me fracasser contre l’un des angles aigus du bureau du maître.
Je portais en ce temps-là des lunettes à cause de cette myopie qu’on avait décelée chez moi – et des lunettes à verres incassables. C’est cette protection qui me perdit. En effet, les verres ne se cassèrent pas. Mais, sous la violence du choc, la branche de la lunette pénétra dans l’œil droit et, meurtrissant les chairs, l’arracha.
Je perdis naturellement connaissance. Pas longtemps toutefois. Car je revins à moi dès le préau de l’école où l’on venait de me transporter ; et la première idée qui me vint à l’esprit fut, je me le rappelle distinctement : « Mes yeux! Où sont mes yeux ? » Il est vrai que j’entendais autour de moi des voix effrayées, affolées, qui parlaient de mes yeux. Mais je n’avais pas besoin de ces voix, ni même de l’horrible douleur, pour savoir que je venais d’être touché là.
On me fit un bandage et, tandis que la fièvre ronflait par tout mon corps, je fus ramené à la maison.
Là tout s’efface pour plus de vingt-quatre heures. J’ai appris que l’ophtalmologiste – un admirable praticien – appelé aussitôt par ma famille à mon chevet déclara que l’œil droit était perdu et qu’il devrait être enlevé. On procéderait dès que possible à l’énucléation. Quant à l’œil gauche, sans doute était-il perdu lui aussi, car la violence du choc avait été telle qu’un phénomène d’ophtalmie sympathique s’était produit. De toute façon, la rétine de l’œil gauche se trouvait déchirée, déchiquetée.
En effet, le lendemain matin on m’opéra, avec succès. J’étais devenu aveugle définitivement.
Je bénis chaque jour le ciel de m’avoir rendu aveugle alors que j’étais un enfant, alors que je n’avais pas encore tout à fait huit ans. Mais comme il y a là toutes les apparences d’un défi, il va aussitôt falloir que je m’explique.
Je bénis le sort pour des raisons matérielles d’abord. Un petit homme de huit ans n’a pas encore d’habitudes. Il n’en a ni dans son esprit, ni dans son corps. Son corps est souple indéfiniment : prêt à faire tous les mouvements que la situation implique, et aucun autre, prêt à s’accorder avec la vie telle qu’elle est, à dire oui à la vie. Et de ce « oui » de grandes merveilles physiques vont résulter.
Je pense ici avec émotion à tous ces hommes que la cécité est venue frapper tandis qu’ils étaient adultes, à la suite d’accidents ou à l’occasion de la guerre. Ceux-là ont souvent un sort très dur, en tout cas plus difficile que n’a été le mien.
Toutefois, pour bénir le sort, j’ai d’autres raisons, et, celles-là, non matérielles. Les grandes personnes oublient toujours que les enfants ne protestent jamais contre les circonstances, à moins naturellement que les grandes personnes elles-mêmes soient assez folles pour leur apprendre à le faire. Pour un petit de huit ans, ce qui est « est », et c’est toujours le meilleur. Il ignore la rancune et la colère. Il peut avoir, c’est vrai, le sentiment de l’injustice, mais il ne l’a que si l’injustice lui vient des hommes. Les événements sont pour lui signes de Dieu.
Je sais ces choses toutes simples et que, du jour où je suis devenu aveugle, je n’ai jamais été malheureux.
Quant au courage, dont les adultes font un si grand mérite, il ne se présente pas à un enfant comme à nous. Pour un enfant, le courage est la chose la plus naturelle du monde, la chose à faire. Et à faire à chaque instant de la vie. Un enfant ne pense pas à l’avenir, ce qui le protège contre mille sottises et presque contre toutes les peurs. Il se fie au courant même des choses, et ce courant lui apporte à chaque instant le bonheur. »

Jacques Lusseyran, Et la lumière fut

Publicités

La recherche de l’éternité

« Les habitants de ce monde sont persuadés que ce lieu est de la plus haute importance. Or ce monde est en constant changement et nécessite d’interminables corrections et rectifications. Les sempiternelles allées et venues forment une sorte de ballet composé de bonheur et de souffrance. Ceux qui jouent différents rôles sur cette scène n’en oublient pas pour autant leur être véritable. Vous tous êtes les enfants de l’immortalité. Votre propre forme est celle de la vérité, de la bonté et de la beauté.

Appelez l’Un, Celui qui vous a donné le monde, l’abondance et la jeunesse. Appelez-Le et manifestez-Lui votre amour. Pourquoi ne pouvez-vous pas le faire ? Il faut que vous le fassiez. L’être humain peut tout faire. Qui sait ce qu’Il peut vous donner et par l’intermédiaire de qui ? Chaque chose Lui appartient. Que possédiez-vous lorsque vous êtes nés ? Rien ! Vous êtes venus au monde les mains vides. Avez-vous acquis tout cela pour vous-mêmes ? Tout est à Lui. Essayez de toujours garder cette attitude intérieure, quoiqu’Il vous demande.

C’est là la forme du monde. Toutes les naissances normales et les vies qui s’ensuivent sont orientées vers l’expérience. Vous êtes tenus de revenir dans ce monde-ci pour vivre l’expérience des soifs et des désirs encore inassouvis. Le bonheur et les plaisirs de ce monde ne durent pas. C’est bien pour cela qu’ils sont accompagnés de toutes sortes de souffrances. En fait ils ne font que duper notre esprit. Les vrais guerriers, les gens de valeur, les grandes âmes qui sont sans désir, vous indiquent, eux, la voie vers l’éternelle béatitude. Le rôle de l’être humain est d’être à la recherche de l’éternité. Il est souhaitable au plus haut point de parvenir à cet état où les souffrances de ce monde n’ont plus leur place. »

Mâ Anandamayî

Etre

« On ne peut parler véritablement que de l’être
Et l’on peut dire de multiples choses de lui :
qu’étant inengendré, il est aussi impérissable,
entier, unique, inébranlable et sans limite.
Il n’était pas autrefois, ni ne sera plus tard,
puisqu’il est maintenant tout entier ensemble, un, continu.
Quelle naissance, en effet, pourrais-tu lui trouver?
Comment, d’où se serait-il accru ?
Du non-être ? Ceci n’est ni dicible ni pensable.
Quelle nécessité l’eût fait venir au jour
ou plus tôt ou plus tard, à partir de rien ?
Aussi faut-il qu’il soit ou tout à fait ou pas du tout.
Jamais non plus on ne pourra admettre que, de l’être,
puisse, à côté de lui, naître quelque chose.
L’alternative est simple : il y a l’être ou il n’y a rien…
Car s’il est venu à être, il n’est pas ; il n’est pas non plus s’il doit être un jour.
Ainsi sont éteintes, en ce qui le concerne, la gestation et la destruction .
Il n’est pas non plus divisible, puisque tout entier pareil.
Et aucun plus ne peut se trouver en lui, ni aucun moins,
qui l’empêcheraient de se tenir uni.
Non, tout entier il est plein d’être, tout entier continu, car être touche à être.
Immobile dans ses liens puissants, il est sans commencement ni fin.
Restant le même, dans le même état, il repose en lui-même, fermement fixé.
Achevé, il est sans manque ; manquant, il manquerait de tout.
Penser et être vont ensemble,
car sans l’être, le penser ne deviendrait pas parole.
Et le Temps même n’est ni ne sera autre chose en plus de l’être.
C’est pourquoi tout ce que les mortels ont affirmé, croyant que c’était vrai :
naître et mourir, être et ne pas être, changer de lieu et de couleur…
se ramène à des mots.
Partout achevé, il est semblable au corps d’une sphère bien ronde,
du milieu en tout sens pareil… partout égal à soi. »

Parménide, Le Poème

Mémoire

« Dans la vallée de Nis, la lune décroissante et maudite luit faiblement, taillant de ses pointes vacillantes un passage à sa lumière, à travers le feuillage mortel d’un grand upas. Dans les profondeurs de la vallée, où la lumière ne parvient pas, se meuvent des formes qui ne sont pas destinées à être vues. Foisonnante, la végétation recouvre chaque versant où la vigne vierge maléfique et les plantes grimpantes rampent parmi les pierres des palais en ruines, enlaçant étroitement des colonnes brisées et d’étranges monolithes, soulevant les dalles de marbre posées par des mains oubliées. Et dans les arbres qui poussent gigantesques dans des cours délabrées bondissent de petits singes, tandis qu’allant et venant par les cryptes profondes s’entortillent des serpents venimeux et des êtres squameux sans nom.

Immenses sont les pierres qui dorment sous les couvre-lits de mousse froide et humide, et puissants sont les murs dont elles sont tombées. Pour l’éternité – leurs bâtisseurs les avaient érigés, et à la vérité ils servent encore noblement, car c’est au-dessous d’eux que le crapaud gris a fait sa demeure.

Tout au fond de la vallée se trouve la rivière Thom dont les eaux sont visqueuses et remplies de feuilles. De sources cachées elle jaillit, et vers des grottes souterraines elle s’écoule, si bien que le Démon de la Vallée ne sait pas pourquoi ses eaux sont rouges ni à quels lieux elles sont liées.

Le Génie qui hante les rayons de la lune parla au Démon de la Vallée, disant : « Je suis vieux et très oublieux. Dis-moi les actes, l’apparence et le nom de ceux qui ont construit ces choses de pierre. » Et le Démon répondit : « Je suis Mémoire et je suis versé dans les traditions du passé, mais moi aussi je suis vieux. Ces êtres étaient comme les eaux de la rivière Thom, on ne pouvait les comprendre. De leurs actes, je ne me souviens pas, car ils n’existèrent que dans l’instant. De leur apparence, je me souviens vaguement, elle était pareille à celle des petits singes dans les arbres. De leur nom, je me souviens clairement, car il rime avec celui de la rivière. Ces êtres d’hier s’appelaient Homme. »

Alors le Génie s’envola de nouveau vers le mince croissant de la lune, et le Démon regarda attentivement un petit singe dans un arbre qui poussait dans une cour délabrée. »

Howard Phillips Lovecraft

Affliction

« Quand tu es affligé par une chose extérieure à toi, ce n’est pas cette chose qui te pèse, mais ton jugement sur elle. Or, il t’est possible de l’effacer immédiatement. Si la cause de ton affliction est dans ta disposition intérieure, qui t’empêche de rectifier tes principes ? Si enfin tu es affligé parce que tu n’accomplis pas tel acte qui te paraît bon, pourquoi ne l’accomplis-tu pas plutôt que de t’affliger ? — Mais quelque chose de plus fort que moi s’y oppose. — Alors ne t’afflige point, car la cause de ton impuissance ne dépend pas de toi. — Mais il ne vaut pas la peine de vivre si je ne fais pas cela. — Sors donc de la vie sans amertume, ainsi que meurt celui qui accomplit ce qu’il a résolu, et sans en vouloir à ce qui t’a fait obstacle. »

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même